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Premier mois d'une "Révolution" en douceur
    Cela fait déjà plus d'un mois que les burkinabé ont mis Blaise Compaoré hors d'état de nuire. Cela c'est passé presque sous nos yeux, à quelques kilomètres, quelques centaines de mètres de notre maison située en centre ville. Si internet avait fonctionné (mais nous avons été coupés pendant près de 3 semaines), voilà ce que j'aurais aimé partager...

     Ce jeudi matin 30 octobre, nous étions tous restés chez nous, sachant que la journée allait être très chaude. La classe politique semblaient pathétiquement aveugle et sourde au ras-le-bol qui suintait de toute part. Elle était prête à voter la révision de l'article constitutionnel qui allait permettre au président de se présenter à nouveau...
     Peu à peu commence à monter une rumeur de foule. Quelques rafales entendues vers 9h30, un brouhaha de klaxons comme après un match de foot victorieux, et vingt minutes plus tard Bernard m'appelle sur notre balcon commun pour me montrer une traînée de fumée au loin : "c'est l'Assemblée Nationale". Un hélicoptère fait des va-et-vient autour. Il passe au dessus de notre tête, repart. Ca fume.


     Impossible de savoir vraiment ce qui se passe, silence radio sur les ondes locales. Depuis la veille les SMS sont coupés. 10h15 un autre nuage de fumée apparaît en direction de la cathédrale. Bernard est toujours là, à écouter Radio Oméga, la seule qui tente de rendre compte des évènements en cours. Il semble que les militaires ne sont pas très chauds pour tirer sur les manifestants. Dans la cours, notre cuisinière téléphone à ses enfants pour savoir si ils sont bien à la maison. Toujours des brouhahas, peut-être des tirs, surtout la confusion. Une nouvelle fumée s'élève près du stade municipal qui est tout à coté de chez nous. La cuisinière dit : "maintenant Blaise va faire ses bagages".


     Je sors quelques instants pour rejoindre l'artère principale qui mène chez nous. Il y a pas mal de gens qui circulent, des jeunes surtout. Mais aucune voiture. Le jeune voisin d'à coté me dit : "les militaires n'ont pas tiré sur la population qui a envahi l'Assemblée Nationale. Maintenant on prie Dieu car il n'y a pas eu mort d'homme. C'est bien comme ça. Ca suffit." Mais il semble que d'autres manifestants veulent descendre sur le palais du président. Je rentre.
     11h00 : Emile vient dans ma chambre et dit : "ils ont dit au journal qu'ils ont mis le feu à l'Assemblée Nationale. C'est pas bon." Je descend dans la salle à manger. Les chaines burkinabés semblent coupées. Canal 3 qui émettait tout à l'heure n'est plus disponible. Les chaînes sont-elles "attaquées ?" RFI n'émet plus non plus.11h15 : j'aperçois sur France 24 un bandeau rouge, urgent, signalant qu'au Burkina Faso le gouvernement à retiré son projet de loi. Pour arriver jusqu'à chez nous, l'information a traversé deux fois le Sahara et la Méditerranée...
     Notre communauté se retrouve maintenant devant la télé et discute :  "ils veulent prendre l'aéroport", "le mot d'ordre est de libérer Kosyam" (le palais présidentiel). Yves montre un film étonnant qu'il a pris en allant sentir l'atmosphère dans le quartier : des manifestants sortent de l'immeuble de François Compaoré, à coté du stade municipal, qu'ils viennent de mettre le feu. C'est de là que venait la troisième fumée noire...


     11h45 : la sonnerie du téléphone retentit. Je décroche. C'est Pierre Cochez, journaliste à La Croix, qui vient s'enquérir de la situation. Il s'interroge sur le degré de violence des événements qui ont lieu à Ouaga, sur le fait que les militaires aient tiré ou non, sur l'atmosphère dans la ville, sur le risque islamiste aussi - mais on est vraiment très loin de cette dernière élucubration très peu locale, beaucoup plus occidentale... Je lui partage quelques impressions très partiales et je lui passe Jean-Paul. Il a mieux suivi les informations que moi.
     Au loin le brouhaha semble s'amoindrir… mais s'est peut-être simplement parce que je me retrouve seul dans la salle à manger. En passant par le canal satellite, j'arrive encore à écouter RFI. Il est maintenant midi. Emile passe : "L'Armée rejoint la population sur la place de la nation." Je remonte dans ma chambre. En fait, le brouhaha est toujours là : il continue à s'infiltrer chez moi... Comme la fumée de l'Immeuble Compaoré que j'aperçois de ma chambre...


     Cet immeuble est pour moi le symbole des crimes économiques du système mis en place par Blaise et tenu d'une manière redoutablement prédatrice par son frère François. Il appartient à ce dernier. Depuis quelques mois il abritait le ministère de la décentralisation... Des milliers de dossiers partis en fumée. Je me demande si ce gâchis n'était pas un mal nécessaire pour que le pouvoir et sa clique comprenne qu'ils n'étaient vraiment plus les bienvenus. Quelques jours plus tard, le directeur de la Sonabel, l'EDF locale, allait au Togo rejoindre le fameux François pour lui apporter quelques milliards oubliés dans la fuite. Signe que les crimes économiques ne gênent pas grand monde, ce même François est actuellement en France sans être inquiété alors que son frère Blaise peine à trouver un pays d'asile. Le Maroc, après la Cote d'Ivoire, semble ne pas désirer qu'il s'installe là-bas. La France a aidé le président à quitter le Burkina en lui fournissant l'hélicoptère et l'avion qui l'ont amené à Yamoussoukro (avec parait-il des échanges de tir contre l'armée régulière du Burkina du coté de Fada... et l'annonce récente de la perte d'un soldat français pendant des opérations d'entrainement au Burkina), mais elle n'a pas souhaité l'accueillir : se glorifiera-t-elle de donner l'asile politique à François Compaoré ?
     La "révolution" ou "soulèvement" ou "insurrection" - l'histoire dira quel mot sera retenu pour qualifier le départ de Blaise - est avant tout le fruit d'un combat de la société civile qui s'organise et se mobilise. Les hommes politiques ont été ici, comme ailleurs, à la traine. L'armée aussi. Mais les uns et les autres ont du travailler ensemble et écouter d'où venait le mouvement. C'est un exemple à méditer bien au-delà de l'Afrique... Pendant quelques jours en tout cas les yeux du monde étaient braqués sur le petit pays des hommes intègres à la tête duquel s'est trouvé un colonel dont le nom évoque un footballeur français.


     Le déroulement de cette transition somme toute paisible est maintenant mieux connue : il est en marche et a fait couler beaucoup d'encre. Cette histoire me fait aussi réfléchir sur la politique, le lien entre le pouvoir, l'armée et la population, le bien commun, les partis politiques et les corps intermédiaires, la justice et les équilibres internationaux... Retenons que dès le dimanche 1er novembre, des jeunes balayaient dans les rues pour nettoyer les traces des jours précédents. On pouvait voir des hommes et des femmes dans des chariots leur distribuer de l'eau et des rafraîchissements. Et le lundi matin la vie reprenait son court normal à Ouaga. A la fin de la première semaine une charte de la transition était signée par toutes les forces vives de la nation, à la fin de la deuxième semaine le pays avait un chef de l'Etat qui était un civil et 3 semaines après le départ de Blaise il avait formé un gouvernement opérationnel.
     Certains, surtout à l'étranger, pensent que le poids des militaires est encore très prégnants. Ils oublient deux choses : premièrement que le régime de Blaise était un régime militaire en costume cravate et qu'il s'agit maintenant de sortir d'une période qui a commencé avec l'arrivée au pouvoir de l'armée (le coup d'Etat de 1965 se comprend alors en miroir de la révolution actuelle qui n'a jamais été qualifiée de coup d'Etat) ; et deuxièmement qu'il s'agit d'empêcher que le système de Blaise continue à fonctionner avec des responsables qui sont encore aux postes de commande (qu'un militaire se retrouve au ministère des mines est on ne peut plus logique : c'est le coeur des rouages que François Compaoré dirigeaient). Il s'agit de faire le ménage.


     Un mois, depuis ce 30 octobre, c'est court à l'échelle d'un pays mais c'est long pour la vie ordinaire. Ce matin je suis passé sur la place de la Révolution : elle a retrouvé son nom d'antan, donné par Thomas Sankara. Le Burkina respire maintenant avec les idéaux sankaristes qu'il n'a jamais cessé de porter mais qui étaient devenus tabous. Il porte cependant aussi des aspirations démocratiques plus explicites. Mais il panse encore ses plaies, comme ce matin sur cette place où une cérémonie nationale rendait hommage aux martyrs de la Révolution. Le chef de l'Etat et le premier ministre étaient présents, au milieu d'une foule compacte qui a accueilli les cercueils dans un silence respectueux.


     C'est sur ce même lieu qu'avait eu lieu la manifestation massive de l'opposition le 28 octobre dernier pour dire au Président de retirer son projet de vote à l'Assemblée. Le 29, Blaise aurait pu revenir en arrière, prendre acte de ce que tout le monde lui conseillait - renoncer - et partir la tête haute à la fin de son mandat. Mais il s'est entêté une journée de trop : le 30, l'Assemblée Nationale était en feu, et sa légitimité en lambeaux. Le 30, il était un roi nu... "Victoire" de tout un peuple.


     Le plus dur commence maintenant, les burkinabé en ont conscience. La transition n'est pas une mince affaire et elle devra arbitrer des conflits délicats entre la légalité (sur laquelle seule s'appuie la communauté internationale) et la légitimité (que le peuple revendique dans son aspiration au changement), entre la justice (avec de nombreuses "affaires" à commencer par la mort de Sankara) et la paix sociale (qui invite à ne pas faire de chasse aux sorcières).
     Le Burkina Faso est maintenant un "nouveau pays". S'il n'a pas changé de géographie, ni d'économie, ni de culture, il a changé d'horizon. L'avenir est maintenant ouvert : redoutable responsabilité pour ceux qui vont diriger le pays dans ce nouveau paysage... Mais c'est aussi un défi exaltant. A ma petite échelle c'est en tout cas une expérience très intéressante que d'être plongé dans le pays qui vit cette aventure. La vie ordinaire est toujours la même, mais avec une espérance plus forte.

     Hier matin, en allant célébrer à la cathédrale, j'ai pris cette photo de la maison du catéchiste. Un jour nouveau se lève.



     Bien fraternellement,
     Nicolas