A la découverte des œuvres de miséricorde
« J’étais en prison et vous m’avez visité »

Témoignage d’Odile Rose, visiteuse de prison


 

Je lisais dernièrement un article de Jean Vanier qui parlait du Pape François et qui disait qu’une de ses grandes préoccupations, c’était les divisions immenses du monde, un monde qu’il voyait divisé en 2, et Jean Vanier racontait toujours dans ce même article qu’il avait été au Chili et que dans la voiture entre l’aéroport et Santiago, le chauffeur lui montrait, à gauche les bidonvilles et à droite les maisons protégées par la police et il avait ajouté :
« Personne ne traverse la rue ».
Et bien je pense que pour sortir de nos enfermements, on a besoin que quelqu’un nous prenne la main pour nous aider à traverser la rue. On a besoin de quelqu’un qui connaisse les gens de l’autre côté du mur et nous emmène écouter leur histoire.
Et c’est ce qui m’est arrivé. Mon père avait un grand ami aumônier de prison et cet homme d’Eglise m’a donné l’envie d’aller à la rencontre des prisonniers.  Il en parlait avec beaucoup d’humanité. Il les faisait exister. Il était un peu pour moi  le visage des sans visage, la voix des sans voix, et j’ai donc traversé la rue ; J’ai franchi les 18 portes pour aller du dehors au-dedans et j’ai découvert un monde à part : celui de la prison.

La prison : lieu de rupture, de fracture de l’humanité, un lieu de violence, de trafic, de mensonge (il faut se constituer un masque de dur pour être respecté). La prison montre ce qu’il y a de plus sombre dans l’humanité car la souffrance des victimes y est omniprésente. Elle transpire dans les murs.
Les hommes qui sont là-bas ont commis l’irréparable, l’impensable, des actes odieux. Ils ont pu ôter des vies…
C’est un lieu de désastre et cela ramène à nos propres faiblesses, à nos failles, au mal qui est en chacun de nous.
Je crois qu’il faut se dispenser de penser que les prisonniers ne sont pas comme nous. Si on les voit comme des bêtes féroces et non comme des hommes, alors on refuse de voir le mal possible en chacun de nous. On se dit que ces gens-là ne sont pas de notre condition, qu’on ne leur ressemble pas…
Or, nous portons tous en nous le pire et un passage à l’acte peut arriver. Le mal qui est fait renvoie au mal que l’on peut faire.
La prison est une humanité blessée.
Un violeur, un braqueur, un criminel est d’abord une personne qui a violé, qui a braqué ou tué et l’accompagner n’est pas se mettre de son côté mais à côté de lui pour cheminer avec lui, c’est ainsi que je comprends ma mission. Aller à la rencontre de la personne condamnée et la regarder autrement et pas seulement comme un coupable,  c’est peut-être lui éviter de rechuter,  c’est préserver la vie d’autres victimes.
Je suis intimement persuadée qu’un regard bienveillant rend bienveillant. Cela ne va pas excuser les conséquences d’un acte  mais cela permet de dissocier la personne du mal qu’il a commis.
Je pense à un détenu qui m’a dit « tous les matins, je me réveille avec ce que j’ai fait » mais comment peut-il continuer à vivre s’il se voit, si nous le voyons nous aussi uniquement comme un assassin ?
Un autre disait récemment : « nous sommes fichus, sans avenir, des gens finis, on est définitivement des boucs séparés des brebis »

L’homme est appelé à devenir meilleur, à se convertir. Dieu est le premier croyant. Il croit en nous et en tout homme. Il le rejoint dans sa misère, le tire de la misère.
Où serait l’Eglise si elle n’était pas au pied de la croix, pas sur la croix car il n’y a que le Christ qui puisse faire cela et prendre sur lui nos péchés, mais au pied de la croix, là où tout est sombre mais où la lumière de Dieu peut venir, là où la miséricorde de Dieu peut se révéler comme un soleil levant.
Dieu combat le péché mais n’a jamais rejeté aucun pécheur. Le Christ refuse que quiconque soit exclu.
Chaque détenu doit purger sa peine avec une sanction que le Tribunal va estimer la plus juste possible mais la justice au sens biblique, c’est d’être ajusté à Dieu et je suis témoin du chemin de foi que font les  détenus que je rencontre et qui puisent leurs forces en Dieu.
L’un d’eux nous disait  « Ici, on est condamné à ressusciter », un autre « tout le monde m’a abandonné sauf Dieu », un 3ème « sans la Parole de Dieu, je deviendrais fou ».
Et quand je les vois venir le samedi matin dans la salle de culte, chercher la paix dans un lieu où ils se parlent avec respect, quand je les vois prier, chanter, espérer, en quête de Dieu, de réconciliation, de pardon, d’amour, je me dis que j’ai rencontré des frères dans la foi qui m’instruisent et me font grandir.
Je vis quelque chose de très paradoxal : ce lieu qui est noir et ténèbres devient presque lumineux pour moi. Cela me conforte dans l’idée que le Christ habite le cœur des pauvres et qu’il accueille et comble l’homme accablé qui s’abandonne à lui comme un enfant perdu qui se blottit dans les bras de son père ou de sa mère.
Seigneur, Toi qui dis au bon larron : « aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis », merci de ton amour qui console, soigne, relève, guérit tout homme.
Toi, qui es le visage de la miséricorde, que nous aimions te regarder pour mieux te ressembler.  

Odile Rose, le 3 avril 2016