Ouagadougou, début 2016

Des nouvelles du père Nicolas

    N.T. a.a. - Lettre du BF n° 11 - sept 2015
 
 
 

 

 

 

Attentats à Ouaga : si loin, si proche...


     J'ai pris la photo ci-dessus hier après-midi, à 500 m de chez nous. Au sortir de notre vieux quartier, on entre dans un espace nu dont les maisons ont été rasées il y a une dizaine d'année pour laisser place à un centre-ville-avec-buildings. Le bâtiment de gauche, c'est l'Hôtel Splendid. Celui de droite, la grande mosquée wahabite où les terroristes sont allés prier avant de commettre leurs horreurs. Entre les deux, caché par un mur, il y a l'ancien siège de l'ancien parti de l'ancien président, mis à feu pendant l'insurrection populaire des 30-31 octobre 2014. Le 15 janvier 2016 les flammes ont rejoint l'autre coté de la rue... Le lendemain, le militaire gardait le périmètre de sécurité, mais cela n'empêchait pas la moto d'avancer. Le jeune homme à pied, la famille à moto et moi en voiture, nous regardions vers l'épicentre des attentats. Badauds curieux et citoyens perplexes.
     Très souvent pour aller en ville, nous passons par cette route, en tournant jusque au coin de l'Hôtel Splendid pour remonter l'avenue Kwame N'Krumah jusqu'au rond-point des Nations-Unies. Il y a deux ans, à mon arrivée, j'avais fait une petite vidéo de ce trajet... Le 15 au matin, j'ai eu une réunion un peu plus bas dans la rue. Difficile d'imaginer ce qui allait arriver.

      

     Nous étions à table en communauté quand les premiers tirs ont commencé. Adams évoquait le fait qu'il fallait s'aplatir et faire le mort si il y avait une explosion. Martin nous parlait de la "formation" qu'ils avaient reçu à la paroisse Jean XXIII (avec le service d'ordre et tous les agents pastoraux) pour repérer les djihadistes dans la foule. Et puis, il y a eu ces tirs intrigants : nous avons entendu des coups de feu en rafale en nous disant "ce ne sont pas des pétards...". Au début nous pensions que c'était peut-être des voleurs…

     Assez vite, ce sont plus que des rafales de mitraillette qui se sont fait entendre. De vrais détonations : probablement les voitures qui explosaient. Mais nous n'avions aucune idée de ce qui se passait. Justin nous a téléphoné pour nous dire que les nouvelles télévisées parlaient d'échanges de tirs sur l'avenue Kwame N'Krumah. Les frères se sont mis à regarder leurs smartphones pour avoir des informations et nous avons allumé les chaines télé d'informations. On parlait d'otages et de tirs. Les seconds, nous les entendions bien : des salves de temps en temps. Nous avons fait la vaisselle, je suis monté pour envoyer quelques nouvelles à Paris. Les tirs continuaient de manière discontinue. Et nous nous sommes endormis dans cette incertitude. Vers 3 ou 4 heures peut-être, dans un demi-sommeil, j'ai entendu des rafales, puis d'autres, plus nourries un peu avant que mon réveil ne sonne. Il devait être 6h00, c'était l'assaut du Splendid.
     Pendant que le tout nouveau Président venait sur les lieux des attentats, quelques messages d'un peu partout sont venus s'inquiéter pour nous. Mais dans la matinée, les événements semblaient rentrer dans l'ordre. L'aide d'un drone de l'armée française a parait-il permis de localiser les terroristes qui mitraillaient les forces burkinabé qui tentaient d'approcher au sol. Peu après le déjeuner, l'ambassade de France envoyait un message signalant que les investigations étaient maintenant terminées. Je suis parti rejoindre un ami qui fêtait le baptême de son fils. C'est en chemin que j'ai pris la photo tout en haut, et celle ci-dessous de l'avenue Kwame N'Krumah. Ce qui se précisait, c'était le nombre de victimes, de terroristes, et le fait que deux autres attaques avaient eu lieu la veille dans le nord du pays.


 

     Mais maintenant la vie reprend normalement à Ouagadougou. Aujourd'hui, nous avons commencé un deuil national de 3 jours. Sous haute surveillance dans les lieux sensibles : à la cathédrale où je suis allé pour la messe de 9h00, il y avait des militaires de la gendarmerie bien en vue à toutes les entrées. Les Eglises n'ont pas été attaquées, mais elles restent des cibles privilégiées...

     Si loin, si proche... La vie qui reprend son cours ordinaire alors que le choc vient à peine de nous atteindre. Si loin, si proche, Paris et Ouaga à un an d'intervalle. Si loin et si proche... et tellement oublié, le sort de la région de Béni à l'Est du Congo RDC, où les massacres continuent par centaines, sans images et sans mots. Je ne peux pas évoquer les attentats à Ouaga sans renvoyer aussi à la tuerie orchestrée dans cette région où se trouvent de nombreuses communautés assomptionnistes, là où trois de nos frères ont été kidnappés il y a plus de trois ans. Autre conflit, même horreur à sortir du silence. le P. Protais, Provincial d'Afrique, partageait en décembre qu' "ici, rien ne va, les gens sont éventrés ou décapité". Notre provincial d'Europe ajoutait "Le seule veille de Noël, 20 personnes ont été décapités" dans la région de Béni." Un frère me faisait parvenir fin novembre 2015 le bilan détaillé d'une attaque tout proche de sa communauté d'Oicha ayant fait 8 morts. Si loin, si proche... avec une année 2016 décisive pour la RDC puisqu'elle attend des élections que le président au pouvoir ne semble pas pressé d'organiser afin de se maintenir au pouvoir au-delà de son 2ème mandat. Une situation qui ressemble fort à celle du Burkina. Si loin, si proche...

     L'année 2015 elle aussi semble bien loin. Mais 2016 a besoin de nos souhaits, de nos prières, de notre fraternité. Alors pour terminer cette lettre je viens vous partager de la part de toute la communauté de Ouagadougou une SAINTE ET BELLE ANNEE 2016 !
     Fraternellement,
     Nicolas